Margueritte Yourcenar – Archives du Nord (1977)

“L’enfant, elle, a environ six semaines. […]
Les temps qu’elle vivra seront les pires de l’histoire. Elle verra au moins deux guerres dites mondiales et leurs séquelles ainsi que d’autres conflits se rallumant çà et là, guerres nationales et guerres civiles, guerres de classes et guerres de races, et même, sur un ou deux points du monde, par un anachronisme qui prouve que rien ne finit, guerres de religions, chacune ayant en soi assez d’étincelles pour provoquer la conflagration qui emportera tout. La torture, qu’on croyait reléguée dans un pittoresque Moyen Âge, reviendra une réalité ; la pullulation de l’humanité dévalorisera l’homme. Des moyens de communication massifs au service d’intérêts plus ou moins camouflés déverseront sur le monde, avec des visions et des bruits fantômes, un opium du peuple plus insidieux qu’aucune religion n’a jamais été accusée d’en répandre. Une fausse abondance, dissimulant la croissante érosion des ressources, dispensera des nourritures de plus en plus frelatées et des divertissements de plus en plus grégaires, panem et circenses de sociétés qui se croient libres. La vitesse annulant les distances annulera aussi la différence entre les lieux, traînant partout les pèlerins du plaisir vers les mêmes sons et lumières factices, les mêmes monuments aussi menacés de nos jours que les éléphants et les balaines, un Parthénon qui s’éffrite et qu’on se propose de mettre sous verre, une cathédrale de Strasbourg corrodée, une Giralda sous un ciel qui n’est plus bleu, une Venise pourrie par les résidus chimiques. Des cetaines d’espèces animales qui avaient réussi à survivre depuis la jeunesse du monde seront en quelques années anéanties pour des motifs de lucre et brutalité ; l’homme arrachera ses propres poumons, les grandes forêts vertes. L’eau, l’air et la protectrice couche d’ozone, prodiges quasi uniques qui ont permis la vie sur la terre, seront souillés et gaspillés. à certaines époques, assure-t-on, Siva danse sur le monde, bolissant les formes. Ce qui danse aujourd’hui sut le monde est la sottise, la violence, et l’avidité de l’homme.”

Margueritte Yourcenar – Archives du Nord, III, Editions Gallimard, 1977.

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